« Une Traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale », Françoise THÉBAUD, 2017

Compte-rendu de lecture par Dominique Gauthiez-Rieucau

Ière Partie ; éclairages sur « L’intellectuelle »

Chap. 1. Bachelière.Marguerite Javouhey est née le 31 janvier 1886 à Châlon-sur Saône (ville prospère de 30.000 ha) en Bourgogne, seconde dans une fratrie de quatre enfants, au sein de la moyenne bourgeoisie car sa famille se partage entre un immeuble du cœur de ville et la proche « maison d’été » de Fontaines : elle, sera « l’intellectuelle » de la famille ; sa sœur Marie deviendra médecin, ce qui est aussi honorable et rare pour l’époque (2% de « femmes médecins » en 1924). Lors de ses études chez les dominicaines, où elle est « une élève payante » vue la situation sociale de sa famille, elle constate les effets des Lois anticléricales (elle a 18 ans en 1904) et de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat : les sœurs de sa Congrégation réussissent à contourner les décrets d’expulsion et certaines continuent à enseigner, habillées en civil.

Son père, un commerçant aisé dans la quincaillerie, est un homme autoritaire et elle trouve sa mère, femme au foyer, trop soumise. Elle se construit donc sur deux autres figures tutélaires : elle tient son côté militant à l’international de la missionnaire Anne-Marie Javouhey (1779-1851), fondatrice de la congrégation enseignante et hospitalière St Joseph de Cluny qui compte au milieu du XIXème siècle une centaine de maisons à travers le monde (Marguerite âgée de 64 ans assistera , à la cérémonie de sa béatification, ordonnée par Pie XII : en 1950) ; les missions en Afrique et en Guyane de sa parente ne manquent pas de l’influencer et lui ouvrent la voie de tous les possibles, bien que femme. D’autre part, comme son père est un libéral conservateur, elle porte son estime sur un grand-oncle, militant en 1830 lors de la révolution de Juillet et républicain en 1848, qui dispose d’une « bibliothèque fournie » et Marguerite cache ses lectures socialistes à son père. Françoise Thébaud date psychologiquement « l’événement fondateur socialiste » chez Marguerite de la répression d’une grève chez Schneider en 1900 : âgée de 14 ans, elle assiste à des charges de cavalerie dans la foule des manifestants, ce qui déterminera son engagement social.

En terme de genre, Marguerite se révèle « à la fois moderne par son (…) indépendance et traditionnelle en matière de conjugalité et de sexualité »(p 42) : jeune veuve pendant la grande guerre, à 29 ans, après trois années amoureuses de mariage avec Georges ‒ il a fait les Beaux-Arts, est architecte mais succombe à la tuberculose ‒, il semble qu’elle demeure fidèle à son souvenir et renonce à toute vie privée amoureuse et sexuelle, pour se consacrer aux études et aux responsabilités professionnelles. Elle mène donc une vie de quasi célibataire, à l’instar de Marie, mais Marguerite, elle, a donné naissance à Suzanne, sa fille unique. Marguerite dira d’elle (qui divorce en 1960) qu’elle a eu « un mariage malheureux » : cette génération de femmes d’entre-deux-guerres paie souvent une activité intellectuelle et professionnelle par l’impossibilité de fonder un couple (moderne, égalitaire) car « les hommes bourgeois rêvent d’une maîtresse de maison » (dixit la célibataire volontaire Madeleine Pelletier, p 43) et craignent une femme qui n’adhère pas à ce modèle stéréotypé, dans une vision de complémentarité de la différence des sexes. J’ajoute que lorsque Simone de Beauvoir écrit Le deuxième sexe, en 1949, une autre étape est franchie : « la femme ayant accès à l’instruction secondaire » se généralise après-guerre (le nombre des bachelières n’équivaudra à celui des bacheliers qu’en 1972), mais « l’intellectuelle », qui veut créer une œuvre comme elle et assumer librement sa sexualité, fait souvent le deuil de l’enfantement (l’opinion dénigre encore les mères célibataires, traitées de « filles-mères »). « L’intellectuelle » fait encore longtemps figure « d’exceptionnelle » et l’auteure Françoise Thébaud se réfère, quant à elle (chap. 2, p58) aux Mémoires d’une jeune fille rangée (publié en 1958) et cite S. de Beauvoir agrégée de philosophie en 1929 : « les femmes qui avaient alors une agrégation ou un doctorat de philosophie se comptaient sur les doigts de la main : je souhaitais être une de ces pionnières ». D’autre part, la femme qui travaille mais est mariée n’a pas encore conquis son indépendance économique (l’usage féminin du carnet de chèque ne sera autorisé qu’en 1965).

L’auteure insiste sur une autre donnée : seule la situation économico-sociale spécifique des deux filles, Marguerite et Marie la cadette, leur permet d’étudier et d’accéder à un emploi. C’est à leur frère Pierre qu’échoit l’entreprise familiale et elles deux sont indemnisées par des parts et autres titres de rente, ce qui fait qu’elles vivent toutes trois (avec la petite Suzanne) à Paris, aidées d’une domestique et peuvent fréquenter, l’une la Sorbonne et l’autre la faculté de médecine.

L’intérêt de cette méthodologie de « biographie impersonnelle » est effectivement de permettre au lecteur une pensée critique, par cette balance permanente entre la biographie individuelle et le collectif, le sociétal : l’itinéraire de Marguerite est un fil rouge que l’auteure déroule tout le long du XXème siècle, en historicisant faits et mentalités en mouvements, révélant le genre en œuvre.

Chap.2. Docteure ès Lettres et historienne.

Parmi les points savamment développés par Françoise Thébaud, je me plais ici à en retenir certains. Marguerite est licenciée de philosophie en 1917, obtiendra ensuite un DES et débutera son Doctorat en 1920, qu’elle obtiendra en 1926 : âgée de quarante ans. Mère de famille, tout en poursuivant ses études supérieures, elle travaille comme enseignante au Collège Sévigné (rue de Condé, avant les locaux de la rue Pierre- Nicole) de 1917 à 1926, qui lui convient car c’est un établissement pour filles, expérimental (dans ses méthodes et ses formations), novateur et tolérant (ouvert aux israélites, protestants et aux athées dont elle est…quoiqu’elle se plie, en 1924, à la coutume de la « communion solennelle » de sa fille : en « catholique sociologique » dirait-on de nos jours). L’on y enseigne aux filles les sciences et depuis 1905, certaines y sont préparées au Baccalauréat latin-langues.

Elle choisit comme Directeur de thèse une personnalité proche de ses valeurs, Célestin Bouglé (qui enseigne l’Histoire et la sociologie) : républicain, dreyfusard, radical admirateur de Saint-Simon, vulgarisateur « social moderne » au sens où il est antimarxiste/antisoviétique et pluri-associatif, pacifiste en particulier (président du Comité de la « Paix par l’éducation », des « Amis de Proudhon » dont il rééditera avec l’aide de Jules-Louis Puech l’œuvre complète en dix-sept volumes, membre de la LDH…de la « Paix par le droit » et militant de la SDN).

Féministe, elle est, au lendemain de sa soutenance de thèse « Le féminisme dans le socialisme français de 1830 à 1850 », la cible (de même que Jane Misme, fondatrice en 1906 de La Française) de l’antiféministe notoire Théodore Joran (les féministes étant, selon lui, des « orgueilleuses, vierges folles …ou mal mariées ») : c’est l’occasion d’une joute dans la revue « La Réforme sociale » entre le scientisme de Joran (n° juill-août 1926, 18 p) et les apports scientifiques de Thibert (n° nov. 1926, 7 pages). À la marge de la « République des historiens » mais « historienne toute sa vie », MT dédicace sa thèse à Marguerite Durand (La Fronde) « en sympathie féministe ». Outre les articles qu’elle publie dans les revues historiques (Annexe 3) elle s’avére aussi subtile connaisseuse de Flora Tristan et de Pauline Roland (p 101). D’autre part, elle est parrainée dans des « sociétés savantes », où les femmes se font rares, par Puech chez les « Amis de Saint-Simon » et par Bouglé à la « Société d’histoire de la révolution de 1848 ».

Bien qu’adoubée par son jury (p 82), sa thèsereçoit une réception mitigée dans la communauté des historiens…dans un contexte où « l’histoire des femmes » est à naître…alors le féminisme ! Le thème de sa recherche demeure quasiment un « non-sujet » (FT p 98). Même la thèse initiatique de Léon Abensour, enseignant en lycée, soutenue en 1923 (La femme et le féminisme avant la Révolution) est « éreintée » (p 98) par les (re)censeurs. Le lecteur trouvera (p 99) les quelques recensions favorables à la thèse de Marguerite Thibert. MT est membre du cénacle des Puech ; l’on remarque que Bouglé est aussi proche du premier directeur du BIT Albert Thomas. Bien qu’historienne et militante, n’ayant pas l’agrégation, elle est d’emblée exclue de la « légitimité intellectuelle des postes universitaires » et réussit à trouver un emploi intellectuel adapté à sa valeur, grâce à ses réseaux.

Chap. 3. Vacataire au Bureau international du travail

Marguerite y est recrutée en 1926, le BIT étant l’administration de l’OIT, organisation tripartite ‒ y œuvrent représentants des gouvernements des Etats membres, des patronats et syndicats nationaux et internationaux ‒ dotée d’un C.A. et de la CIT (conférence internationale du travail), sorte de parlement supranational (p 178) : il élabore les projets de réglementation internationale, riche de son service de documentation et apte à procurer assistance technique et est subordonné au CA de l’OIT. Y règne « l’esprit de Genève » pacifiste du réformisme social (p 114-119). Son travail de vacataire au BIT consiste d’abord à actualiser la synthèse de la législation internationale sur les migrations (soit 3 volumes non signés). MT y bataille pour la promotion des femmes fonctionnaires et il faudra 5 ans pour que l’on stabilise sa propre situation sur la pression de Fernand Maurette, haut fonctionnaire du BIT, époux d’une ex-collègue de MT au collège Sévigné qui la fera affecter en 1929, assuré de ses « compétences scientifiques » et « de son sérieux » (p 139) à l’étude du travail féminin ; la vacation étant une pratique courante au BIT mais particulièrement longue pour elle, la titularisation n’interviendra qu’en 1931 (par la création d’un poste dans la Division de Recherches de F. Maurette).

Les engagements militants antérieurs de Marguerite Thibert sont adaptables à « l’esprit de Genève » : elle est membre de la SFIO mais elle ne sera jamais communiste, même après 1945 et malgré l’égalité/ la mixité des métiers H-F en URSS ; membre également de l’AFDU (son amie et conseillère, Marie-Louise Puech en étant vice-présidente) liée à la FIFDU créée en 1919 par des canadiennes, américaines et britanniques. Côté suffragisme, MT est membre de l’UFSF, section française de l’AISF (Alliance Intale pour le Suffrage des F) future AIF en 1926. Elle appartient également à l’UFSdN que M-L Puech crée en la détachant de l’UFSF. C’est son aînée Cécile Brunschvicg (UFSF et La paix par le droit) qui lui conseille en sororité de rencontrer à Genève la suissesse Emilie Gourd, fondatrice-directrice du journal « Le mouvement féministe ». M-L Puech lui facilite la connaissance de Nina Spiller, amie de Cécile Brunschvicg (en 1926 celle-ci est puissante, directrice de La Française et secrétaire générale de l’AIF). Nina est fonctionnaire à la SDN. Travail en réseaux…

Il semble que le tournant dans la vie privée de MT se situe en 1929, quand elle sait qu’elle a un avenir au BIT : elle abandonne le meublé genevois où elle vit avec Suzanne (scolarisée dans une école internationale privée), vide son appartement de Paris et s’installe vraiment à Genève, dans un nouvel appartement. Elle fait partie du faible pourcentage de femmes qui ont obtenu un Permis de conduire (3% en 1924 ; 10% en 1930) et s’offre une automobile, instrument d’émancipation nécessaire au plan professionnel, maternel, filial (Bourgogne) et amical (fréquente La Borieblanque située dans le Tarn où les Puech reçoivent des ami.e.s de France ou de l’étranger).

L’auteure nous gratifie au passage (p 146) d’une perle d’antiféminisme : la pièce de théâtre publiée en 1929 Les Précieuses de Genève où les co-auteurs Francis de Croisset et Robert de Flers se moquent « des femmes qui entendent jouer un rôle à la SDN et en faire une tribune pour leur cause ».

C’est dans la revue La Paix par le Droit (p 152) que MT publie ses articles scientifiques et militants : sur « le mouvement suffragiste depuis 1848 » (en 1927) et sur « les dangers pour la paix des restrictions à l’émigration » (en 1929).

Le travail des femmes est menacé par « la grande crise ». Françoise Thébaud nous rend sensible, dans la militance du travail féminin, la prudence de MT dans les tensions entre féministes : entre « égalitaires » et « protectionnistes », elle cherche une médiane face à la pression de l’ODC (Open Door Council, Londres) et de l’ODI (Open Door International, Berlin, 1929) riches de femmes aux métiers qualifiés (médecins, juristes, prof. Libérales) …sur l’OIT, dont le directeur Albert Thomas craint autant « les résistances doctrinales » des organisations chrétiennes (opposées au travail des femmes mariées) que celles des « porte-parole de l’égalité » (p 161-163). Il semble que Marguerite mette sa ferveur idéaliste dans une adaptabilité institutionnelle, cherchant les compromis efficaces (positions plurielles des syndicats ouvriers, complexité voire spécificité des métiers et des tâches, travail de nuit, maternité…), favorable sur certains points à une protection spécifique des femmes. Elle valorise son « expertise » (p 165) et milite pour le poids grandissant de « conseillères techniques » dans les conférences et aussi l’écoute des principales intéressées (Ex pour l’emploi mixte de serveu.rs.ses dans les bars des ports). Soit une idéaliste qui pratique institutionnellement/professionnellement et vulgarise « le féminisme d’expertise ».

MT publie trois articles militants dans La Française : sur la non prise en compte des femmes dans « le projet de convention relatif aux salaires minima » (n° 21 juill. 1928) ; sur le vote des femmes non indigènes aux Nelles-Hébrides / Océanie depuis 1906 (n° 27 avr. 1929) ; et sur l’exemplarité de sa parente défunte, la missionnaire Anne-Marie Javouhey.

L’auteure nous donne à voir en Marguerite une femme forte, âpre dans la relation mais nuancée dans l’analyse.

IIème Partie ; éclairages sur « Une grande dame du BIT »

MT s’est progressivement imposée : devenant en quelques années la Cheffe d’un « Service du travail des femmes et des enfants » créé en 1934 ; en rejoignant Montréal et en contribuant après-guerre à la survie de l’OIT dans l’ONU, en assumant ensuite son expertise dans les pays émergents.

Chap.IV Cheffe du Service du travail des femmes et des enfants et femme engagée au cœur des années 30

L’UISE, Union internationale pour le secours des enfants a été créée en 1920, date qui est un repère signifiant dans la prise en compte des Droits (et des souffrances) de l’enfance. MT, riche de ses missions exploratoires de par le monde, dénoncera le travail des enfants et s’attachera à la formation professionnelle des jeunes.

MT donne suite à l’action de Martha Mundt (Div. des relations) et construit peu à peu un centre de documentation sur le travail féminin. Elle est bientôt appréciée pour ses relations avec les organisations de femmes et liée aux milieux ouvriers et supervise la traduction (anglais, espagnol, allemand) de La réglementation du travail féminin (270 pages) qui remplace en 1931 la courte Brochure de 1921. (…)

Elle publie en 1933 dans la Revue internationale du travail un article pour faire taire ceux qui incriminent les femmes (« responsables de la surproduction et du chômage ! ») et veulent les renvoyer à la maison. L’article a un large écho auprès des féministes et des militantes ouvrières. MT travaille en 1934 à la révision de la Convention sur le travail de nuit. Puis à un « statut légal des travailleuses » qui paraîtra en 1938 (cf. « Zoom p 254-261).

Dans son Service, elle n’est secondée que par des femmes célibataires diplômées (à l’exception de John Dickinson, homme marié). En 1935, lever de bouclier des Jeunesses chrétiennes contre le travail des femmes (qui nuirait à la famille) : la CIT de 1935 inclut la question du chômage des jeunes et des jeunes filles y sont invitées (dont la belge Emilienne Brunfaut qui deviendra une amie). L’américaine Grace Abbott du Children’s Bureau est une alliée et une recommandation progressiste sera in fine adoptée pour la formation des jeunes.

L’on retiendra le qualificatif savoureux qu’emploie l’auteure : « une fémocrate (féministe bureau-technocrate) » au cœur de réseaux féminins enchevêtrés » (p 244) qui milite en sus …pour le désarmement au plan international, malgré la menace grandissante fasciste et nazie.Elle dialogue avec des femmes du monde entier, fonctionnaires du BIT et de la SDN ou des déléguées associatives, ambassadrices nationales : la suissesse Emilie Gourd, l’allemande Frieda Wunderlich (qui partira à New York lorsque l’Allemagne se retirera de la SDN), l’autrichienne Emma Freundlich (jusqu’à l’installation du totalitaire Dollfuss en 34)…L’on sait que le BIT a vocation à impliquer des européennes et des non-européennes : FT cite l’espagnole Isabel de Palencia, l’Africaine du sud Hansi Pollack, la mexicaine amie de MT Palma Guillen, la soviétique Alexandra Kollontaï…(p 248). « Au-delà des conflits personnels, par ex. entre Thibert et Cécile Brunschvicg ou Malaterre-Sellier », FT souligne combien elles étaient liées dans leur action militante (p 249). Parmi elles, femmage à Rosa Manus, pacifiste hollandaise, militante pour le désarmement qui sera gazée par les nazis.

Thibert rend compte dans le Bulletin du CIF (Conseil international des femmes) de la 25ème session de la CIT (juin 39) : adoption d’une résolution à visée égalitaire sur le travail féminin et de recommandations sur l’apprentissage et la formation professionnelle. Elle est représentante du BIT au Congrès de l’AIF (Alliance internationale des femmes) qui se tient à Copenhague l’été 1939 ; « les égalitaires intégrales sont majoritaires dans ce congrès qui se tient en pays nordique », réclamant une législation asexuée.

Chap. V La seconde guerre mondiale, une épreuve, un tournant

Antifasciste, MT est envoyée à La Havane en nov. 1939 puis elle poursuit sa mission, élargie au Mexique où elle visite Palma de Guillen …Suspendue en déc 1940 comme beaucoup de fonctionnaires internationaux et réintégrée le 1er avril 1942, MT est active et rejoint le Bureau qui s’est exporté en partie à Montréal …sa Section étant rapatriée à l’automne 1946. L’on constate qu’elle pèse, à la Conférence internationale du travail de 1944, comme experte de la Commission de l’emploi au côté du britannique Christie Tait, sur la Déclaration progressiste de Philadelphie (Planche XII avec Eleanor Hinder et Bertha Lutz) visant la promotion des droits humains (et qui débouchera sur nombre de Conventions : liberté syndicale 1948 ; négociation collective 1949 ; égalité de rémunération 1951 ; abolition du travail forcé1957 ;discriminations emploi et profession 1958 ; recommandation 123 sur « l’emploi des femmes ayant des responsabilités familiales » 1965).

Chap. VI. Missionnée aux quatre coins du monde

L’OIT, qui a survécu à la guerre, réussit à persister, malgré des rivalités avec les nouvelles instances (FAO, ECOSOC, UNESCO), en tant qu’agence spécialisée de l’ONU. Au-delà de l’affrontement est-ouest (l’URSS réintègre en 1954) et sous la direction au BIT de Edward Phelan puis de l’américain David Morse (juin 1948-1970), Marguerite maintient son esprit de coopération et veut servir la reconstruction de l’Europe (plan Marshall) mais aussi le développement tous azimuts, questionnant les conditions de vie des travailleurs et la situation des femmes (formation). Il semble que son premier vol en avion ‒ jusqu’alors elle voyage en paquebot ‒ ait eu l’Inde comme destination, en 1947.

Au plan de sa carrière, MT doit batailler car, dans un premier temps, « de prolongations ou renouvellements de contrats et congés annuels à rattraper », bien qu’officiellement retraitée en 1947 (p 406), elle continue à travailler sur le terrain pour l’OIT quasi sans interruptions jusqu’en avril 1951 (Salvador p 351) et repart (Maryland, 1952) pour un séminaire de « formation professionnelle » des Etats américains. Puis, après une longue période de sédentarité, retraitée active, ses droits à pension sont parfois suspendus et elle est rémunérée diversement, sur des « contrats externes » à durée variable, concernant d’autres missions qui courent de 1961 à 1966.

Elle se rend ainsi dans des pays récemment décolonisés ou en voie de l’être, apprend à se confronter à des conditions sanitaires difficiles dans des pays « émergents » ou non du « tiers monde », parfois même à l’insécurité (guerres d’indépendance ou guerres civiles) et elle s’adapte à des cultures, confessions et milieux sociaux multiples. Pour exemples, elle contracte une hépatite infectieuse lors de sa première mission en Asie (1947) et a un accident automobile à Alep (Syrie) en 1950 mais globalement, les délégués du BIT sont bien encadrés.

L’article élogieux qu’adresse Emilienne Brunfaut au Peuple en juin 1956 évoque, sur un quasi « quart de siècle », les passages de MT dans « une cinquantaine de pays ». Après 1947, elle continue en effet à partir en missions comme coopératrice technique ; l’Annexe 5 (p665-666) répertorie 11 missions dans plus d’une trentaine de pays, cela sur tous les continents : Europe dont Grèce ; Asie dont Indochine, Chine et Inde ; Mexique, Amérique latine dont Brésil, Chili, Argentine ; USA ; Liban et Israël ; Egypte ; Moyen-Orient dont Irak, Syrie, Iran ; et ses dernières missions la mènent en Tunisie (1965) et en Algérie (1966).En Tunisie, son expertise porte sur la formation professionnelle des femmes et des jeunes-filles (elle tente de diversifier leurs préapprentissages).

Une photographie de MT illustre en pleine page un article signé par Peggy Landers, intitulé « Femmes en mission » dans le magazine Bit Panorama (n° 23, mars-avril 1967 ; cf. Planche XIII).

L’on peut tenter d’éclairer certaines de ses positions ou actions « progressistes ». En 1947, elle côtoie P.P.Pillai, directeur du bureau de New Delhi, Elna Palme Dutt, Ruth Gordon et Lore Bodmer (cf. Planche XIV). Lors de cette première mission exploratoire en Asie (elle, est missionnée en Inde, Indochine et Chine) visant à préparer une hypothétique Conférence macrorégionale en Asie (qui n’aura pas lieu suite à l’avènement de la Chine de Mao, 1949), MT porte un authentique regard genré sur le travail (le sexe et la hiérarchisation des métiers p 368), déplore le travail des enfants, les longues journées de labeur et la faible productivité dans des ateliers dangereux, la médiocrité du logement ouvrier (p 370), s’autorise des comparaisons sociales de pays à pays, malgré des contextes totalement différents. Elle se heurte à une aporie non résolue au XXIème siècle : la volonté de protéger la maternité mais le risque de faire porter des structures de garde des enfants aux employeurs « dissuadés d’employer de la main-d’œuvre féminine » (p 368)…Quant à la guerre d’Indochine, elle adopte une position médiane, celle de Marius Moutet (ex-ministre des colonies) et de Léon Blum : elle est favorable à une (utopique) association égalitaire dans le cadre de « l’Union française ». Elle n’est ni pour l’indépendance, ni pour la ligne colonialiste radicale car elle-même reconnaît la « République démocratique du Vietnam » autoproclamée en août 1945. Les rapports de mission de MT, soit 25 pages pour l’Indochine et 19 pages pour la chine, « sont (relativement) codifiés » (p368) répondant techniquement aux demandes du BIT, d’où l’intérêt des autres sources signifiantes. En termes d’interculturalité, il est notoire que MT souligne « les limites de l’enquête imposées par l’obstacle des langues ». Son audace y pourvoit en partie : elle ne se contente pas de visiter des plantations mais prend contact avec des syndicats clandestins en Indochine et, en Chine, elle n’hésite pas à rencontrer l’épouse de Sun Yat-Sen et interroge aussi des communistes, agissant librement et pour servir la cause militante au-delà de la stricte commande professionnelle du BIT. Le « rapport confidentiel », lettre de neuf pages qu’elle adresse à l’éphémère directeur du BIT Edward Phelan en mai 1947, est un franc exposé où elle ne cache ni les rivalités entre instances internationales (OMS, UNRRA, ECOSOC), ni les réalités de terrain en Chine où elle sent la force montante des communistes, qu’elle suggère de prendre en compte dans les enquêtes de terrain. Après 1949, avènement de la République populaire de Chine, et « au moins entre 1955 et 1966 », MT adhère à l’Association des amitiés franco-chinoises (p 372), militant pour que la France reconnaisse et normalise ses relations avec la Chine et parce qu’elle est attentive « au sort (à visée égalitaire) des femmes chinoises ».

Sa mission dans la Grèce instable d’après-guerre marquée par la guerre, l’occupation, et devenue enjeu de la Guerre froide la porte aussi à questionner « des mouvements féminins ». Elle préconise (…) « une meilleure prise en charge de la maternité, l’ouverture de crèches et de garderies d’enfants pour libérer les fillettes du soin aux derniers nés et les envoyer à l’école » (p 174).

Lors de sa seconde mission en Asie (Inde, Siam, Philippines, Shanghaï), elle représente et impose l’OIT à la 3ème session d’ECAFE (la commission économique de l’ONU pour l’Asie et l’Extrême-Orient) en gagnant l’estime de la britannique Beryl Power d’où une collaboration, session qui se tient dans l’actuelle Udhagamandalam (p 377). MT adresse son rapport Problèmes de formation professionnelle en Extrême-Orient (200 pages) à l’OIT et à ECAFE et obtient la reconnaissance de David Morse. Pour une mission comparable de 5 mois en Amérique latine « chasse-gardée des Etats Unis » (p 378) en 1949, elle parcourt dix pays et contribue, au nom de l’OIT, avec son Rapport préliminaire lors de la 2ème session d’ECLA/CEPAL (la commission économique de l’ONU pour l’Am. Latine) qui se tient à La Havane en juin 1949 …au futur « Programme de main d’œuvre ». Elle écrit à Genève à Mildred Fairchild « qu’elle incite le Comité féminin de l’Union panaméricaine à s’intéresser au droit familial et non au travail des femmes, déjà traité par l’OIT » (p 381)…ce qui nous révèle la militante doublée de la tacticienne !

« Des missions exploratoires en matière de formation professionnelle, la plus délicate (…) fut sans doute celle effectuée au Proche-Orient » (p 382) : en 1950, dans le contexte de la reprofessionnalisation des réfugiés palestiniens de l’après première guerre israélo-arabe, MT se rend au Caire, à Beyrouth, en Irak, Syrie, Iran et en Israël où elle rencontre Golda Meir, alors ministre du Travail. Ses rapports, non neutres, sont l’occasion de pointer des fragilités spécifiques dans chaque pays, l’affectation sous-productive des ressources humaines, et de dénoncer le travail des enfants (tapis iraniens). En Israël, pays neuf qui accueille ses migrants, elle constate l’efficacité de la confédération syndicale Histadrouth, au plan de la formation et de la répartition professionnelle, en égard à la productivité (p 384) ; envoie ses vœux, de retour à Genève, pour le second anniversaire d’Israël, à Ben Gourion et « un message de sympathie lors de la guerre des Six Jours » (juin 1967) au ministre Zvi Bar-Niv, délégué à certaines CIT. Elle entretient une correspondance avec son amie Germina Ron licenciée du BIT et installée en Israël, dans laquelle perce son admiration pour « la façon dont le pays s’est rapidement développé en mettant toute sa population (hommes et femmes donc) au travail » (p 385).

Ce qui importe à MT : mettre l’accent sur le travail des femmes. L’on sait que son rapport au BIT de 1954 l’a amenée à mesurer le rôle de« L’orientation professionnelle en France ». En 1961, c’est elle que Elizabeth Johnstone (Cheffe du bureau femmes et jeunes travailleurs), appelle à Genève pour rédiger une étude sur « l’orientation et la formation professionnelle des jeunes-filles et des femmes » qui sera présentée à la CSW, Commission de la condition de la Femme de l’ONU. Elle finalise et remet son rapport en mai 1962 « peu avant que la CIT n’adopte la Résolution n° 117 sur la formation professionnelle », tellement avancée qu’elle demeure au XXIème siècle toujours aussi utopique (au vu des obstacles culturels, des normes genrées en éducation, des charges familiales des femmes) : elle doit être exempte de « toute forme de discrimination fondée sur la race, la couleur, le sexe, la religion, l’opinion politique, l’ascendance nationale ou l’origine sociale » (p 393). Même si la diffusion de son rapport, « avec atténuation des conclusions » (p 393), ne se fait en 1964 que sous forme ronéotée, MT trace le sillon d’idées progressistes (l’harmonisation du travail féminin et de la vie de famille…la valorisation des activités des femmes en milieu rural…) qui feront leur chemin jusqu’à la Résolution adoptée à la CIT de 1964 sur « la promotion économique et sociale de la femme dans les pays en voie de développement ».

C’est lors de ses dernières missions, orientées « femmes et développement » qu’elle appuie sur le terrain la formation des jeunes-filles et des femmes comme un levier au service de leur insertion professionnelle et de leur promotion sociale. Elle est envoyée en Amérique latine en 1963, visite six pays en quatre mois (Pérou, Brésil, de nouveau le Mexique…) et rend en 1964 son rapport au BIT (qui sera publié sous une forme raccourcie) Jeunesse et travail en Am. Latine : elle y fait état du travail précoce des enfants pauvres, du sous-emploi des jeunes, de l’inadéquation des diplômes et des offres d’emploi, du gâchis éducatif, de la fermeture aux filles (vouées à la broderie, couture, confection, tissage de tapis) de l’enseignement industriel moderne qui leur ouvrirait des postes qualifiées. Pour les jeunes indiens andins non scolarisés qui vivent dans la rue, MT propose « un programme de récupération sociale et de formation préprofessionnelle ». Ses suggestions porteront leurs fruits des années plus tard, reprises en 1967 par E. Johnstone et L.A de Vermès de l’Unicef qui concrétisera des projets locaux en Am. Latine.

En Tunisie (1965), sa proposition d’ouvrir des centres de préaprentissage diversifié aux filles, à l’instar des garçons, sera suivie d’effets, dans le contexte éclairé du bourguibisme. Elle suit avec ténacité l’ouverture du centre pilote, aide l’experte déléguée à contrer les obstacles, en particulier les réticences pour n’ouvrir aux filles, outre la domesticité, que le secrétariat et l’industrie du vêtement, dialogue avec l’UNFT dont elle connaît bien la présidente Radhia Haddad ; en 1971, dix centres OIT fonctionnent formant quelques 300 stagiaires filles et l’UNFT en forment dans ses propres centres 1300. MT suggère de moderniser les formations : bureautique, interprétariat, technologies industrielles pour techniciennes et d’organiser des stages mixtes. Extrait d’une lettre adressée à Bernard Caron, expert de l’OIT, 20 fév. 1970 : « Le facteur le plus puissant de libération des femmes dans les pays du tiers monde ‒ et surtout dans les pays musulmans ‒ c’est bien la possession d’un métier leur permettant d’échapper à l’esclavage familial et social : par exemple leur donnant la possibilité de refuser un mariage arrangé (…) »

Dans l’Algérie de Boumédiène (au pouvoir à partir de 1965), où elle enquête en binôme en 1966, elle propose de créer 70 centres de préapprentissage pour les filles et plus du double pour les garçons (projet qui restera lettre morte) et mesure les ravages de la politique nataliste et de « l’orthodoxie coranique », de « l’esprit de domination des jeunes mâles » (p 399). Elle abonne, à ses propres frais, une militante syndicale antinataliste à la revue du MFPF (le « planning familial » depuis 1960 ex. Maternité heureuse née en 1956). L’histoire dramatique (si l’on se réfère aux « années noires ») n’a pas démenti son analyse pessimiste.

MT n’est pas dupe du fossé existant entre les réalités sociales et les discours internationaux : elle écrit en janv. 1967 à une amie fonctionnaire du BIT (p 397) : « on proclame solennellement à l’OIT que les femmes doivent jouir de chances égales en formation professionnelle et d’emploi, et sur le terrain, les experts du BIT se conforment à tous les vieux préjugés. Je dois dire que je suis écœurée par cette hypocrisie de l’Organisation, par ce clivage constant entre les principes et la pratique ».

IIIème Partie ; éclairages sur « Une citoyenne du monde et une militante française »

Chap. VII Parisienne aux larges horizons

L’auteure ne nous cache pas l’attachement viscéral de MT à Paris qui s’est installée à Genève et s’est engagée « à vie » sur ce poste de titulaire à l’OIT en janv. 1931 mais exprime dans une lettre de fév. 31 (p 183) qu’en fait son contrat « est limité par l’âge (…) et laisse ouverte la perspective d’un retour à Paris dans une vieillesse en somme pas très avancée ».

C’est donc de la capitale ‒ elle s’installe définitivement à Paris Villa Adrienne dans le 14ème arrondissement en 1956 ‒ qu’elle observe et agit, de manière pluri-associative, en « citoyenne du monde » pendant plus de trois décennies après-guerre. Sa fidélité dans ses engagements se traduit aussi par un « devoir de mémoire » envers le premier directeur du BIT et envers son grand complice de doctorat : elle contribue à l’hommage rendu à Albert Thomas en 1957 en écrivant Albert Thomas vivant. Un grand citoyen du monde. Etudes, témoignages, souvenirs,est membre des deux associations « Société des amis …» et « Souvenir…» d’Albert Thomas »,facilite l’édition en 1959 de la 1ère thèse sur A. Thomas soutenu par Schaper à Leyde en 1953 Albert Thomas, un siècle de réformisme social et rédige pour la « Revue du Tarn » en 1958 un In Memoria à Jean-Louis Puech. Et dans sa vie privée ‒ accablée en outre par le suicide de son frère cadet Pierre en 1951 ‒, elle s’applique à soutenir nombre de ses amies militantes, certaines devenues veuves (en sus de Madeleine Thomas et de Marie-Louise Puech, telle Marie-Thérèse Maurette…), qu’elle reçoit pour des périodes de repos, dans son chalet des Avants (canton de Vaud) acquis en 1948 ‒d’où elle skiera jusqu’à l’âge de 80 ans ‒. Ce lieu est familial (sa fille Suzanne a trois enfants), amical et militant : l’on y vient du monde entier puisque Palma Guillen, Frieda Miller, Emilienne Brunfaut le fréquentent…

L’on sait que durant ces années, la construction de l’Europe constitue un arrière-plan ; malgré la quasi « absence de sources sur la position européiste de MT » (p 410), l’auteure constate que celle-ci visait « le respect d’une hiérarchie et la cohérence des normes adoptées par les différentes instances supranationales » (p 411). Elle souhaitait que les normes nationales et européennes s’adaptent aux normes mondiales. L’acharnement que met MT à favoriser la 3ème réédition en 1961 de l’«Histoire anecdotique du travail » de Albert Thomas débouche sur des problèmes de diffusion auprès des jeunes ‒ malgré l’interpellation de Françoise Giroud de L’Express ‒ car les mentalités ont évolué, la « nouvelle vague » impulsant ses idées et comportements générationnels voire un ton différent (p 432).

Du milieu des années 1950 au début des années 1980, MT « navigue entre missions internes pour l’OIT, militantisme dans des associations de soutien, activités dans des ONG qui ont statut consultatif » (p 417).

Elle publie en 1957 un article pour la RIT, « L‘afflux des jeunes sur le marché de l’emploi dans les pays d’Europe occidentale et septentrionale ».

L’AIPS, Asso. internationale pour le progrès social, proche de l’OIT, renaît en 1953. C’est en tant que secrétaire générale de l’AFPS, l’Asso. Française, que MT prend part au Congrès de Milan de 1956 (y relançant les idées basiques d’égalité H-F de la Conférence de Philadelphie 44) et à celui de Bruxelles en 1958 dont un thème s’intitule …« Jeunes d’aujourd’hui, hommes de demain », ce qui reflète les réticences genrées de l’époque…MT favorise la création d’une section de l’AIPS en Argentine…Elle réussit à faire insérer dans la RIT, revue du BIT, une note progressiste liée au Congrès AFPS de Bordeaux 1964 ‒ qui joue bien un rôle de laboratoire et d’aiguillon (p 439) ‒ préconisant une formation qui serve l’humain autant que les techniques productives, anticipant des activités post-retraites pour les personnes âgées…La dernière résolution adoptée à Bordeaux par l’AFPS concerne la « préparation d’une déclaration relative à la condition de la femme » décidée par l’ONU fin 1963 (rappel des engagements de l’AIPS pour des droits égaux des travailleuses et application effective des conventions 100 et 111 de l’OIT) qui allait aboutir à un texte adopté en 1967 puis à la Convention de 1979 contre les discriminations (CEDAW). Elle demande une « classification des emplois indépendante des sexes et des chances égales en matière d’éducation et de formation » (p 439). À la pointe du débat se posent « les discriminations à l’égard des femmes mariées » : lors du Congrès de 1970 qui se tient au BIT à Genève, son sous-directeur le suédois Bertil Bolin prononce le discours inaugural dans ces termes inspirés, évoquant « un père idéal, partenaire égal de la femme à la fois dans la vie professionnelle, la gestion du foyer et l’éducation des enfants » (p 440).

La correspondance abondante que MT entretient de 1941 à 1975 avec la mexicaine Palma Guillen (140 lettres en espagnol de cette dernière), sa brillante amie haute fonctionnaire active dans les relations internationales et l’éducation (p442-443) nous renseigne sur le regard que chacune porte sur le monde. Palma avait épousé un historien républicain espagnol en exil et le peintre Diego Rivera lui offrit de ses toiles révolutionnaires ; les deux femmes approuvaient la politique sociale de Lazaro Cardenas del Rio, président de 1934 à 40 (réforme de l’éducation pour limiter l’emprise catholique, nationalisations pétrolifères, distribution de terres), et déplorent la dictature installée en 1964 sous Gustavo Diaz Ordaz et la répression sanglante de 68, dont celles des jeunes étudiants place « des Trois Cultures ». MT y révèle sa fibre « tiers-mondiste » : attentive à la politique sociale de Fidel Castro à Cuba, au régime d’Allende au Chili (après le coup d’état du général Pinochet en 1973, elle s’associe au groupe d’accueil à Paris ‒ dont Edmonde Charles Roux et la communiste Marie-Claude Vaillant-Couturier ‒des femmes exilées dont l’écrivaine Isabel Allende elle-même). En 1975, MT approuve, avec la mort de Franco, qu’une porte s’ouvre vers la démocratie espagnole et avec la fin de la guerre du Vietnam, que la réunification communiste apaise les souffrances. Par rapport aux grands et au plan géopolitique, MT (membre des « amitiés franco-chinoises »jusqu’à la révolution culturelle cf. p 455) craint « la puissance nucléaire chinoise », dénonce en ces temps de guerre froide « l’hégémonie des USA » et sera tardivement complaisante à l’égard de l’URSS : jusqu’à la crise tchécoslovaque, la répression du printemps de Prague de 1968 (p 446).

« Féministe internationale », elle œuvre, y compris par des dons financiers, au « Bureau de liaison » issu de la rencontre internationale de 1960, favorable à la détente, au rapprochement entre femmes de l’Est, de l’Ouest mais aussi du Sud. La danoise Anna Westergaard (figure de l’Open Door), à l’initiative d’une grande rencontre féministe internationale, pour le cinquantenaire de l’Internationale des femmes socialistes de 1910 réunie à Copenhague (où l’on décida d’une « Journée internationale des femmes ») et Emilienne Brunfaut ‒ secrétaire générale du RFP, Rassemblement des femmes pour la paix, affiliée à la FDIF, « Fédération démocratique internationale des femmes » installée à Berlin Est en 1951‒ amènent MT à œuvrer dans le Comité d’initiative. L’année 1960 à Copenhague est donc l’occasion d’un rassemblement de courants féministes de tous horizons sur le thème « La condition de la femme, hier, aujourd’hui, demain » et la personnalité « rassembleuse » de MT permet de réduire des tensions multiples. La FDIF, née à Paris en 1945 des réseaux de femmes antifascistes, est présidée par Eugénie Cotton (française ex-directrice de l’ENS de Sèvres, membre de l’AFDU) de 1945 à 1967 ; son mensuel est justement intitulé Femmes du monde entier ; la FDIF contribue parallèlement à l’organisation de la 1ère Conférence de la femme afro-asiatique au Caire, en décembre 1960. Elisabeth Johnstone du BIT, réservée vue les rapports de force est-ouest, reconnaît la présence de « plus de 800 personnes de plus de 80 pays » (p 457) et plus de 600 messages de sympathie émanant de personnalités, d’associations variées (telles des sections nationales de l’AIF, de la LIFPL Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, de la FIFDU Fédération internationale des femmes diplômées des universités), d’organisations syndicales ou professionnelles témoignent du succès. MT rédige le rapport sur « la participation des femmes à la vie économique » aboutissant dans son colloque à l’adoption d’une résolution égalitaire H-F en matière de formation professionnelle et salariale, sans oublier « les travailleuses agricoles des pays sous-développés », ni la nécessité de « réalisations sociales suffisantes pour alléger les tâches des mères de famille », récurrence obligée (p 458). D’autre part, le « colloque sur les droits civils » émet 21 vœux égalitaires et un colloque géopolitique discute sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », sur « le désarmement » et décide l’envoi d’une délégation de 4 femmes à la 2ème Conférence au sommet des Quatre Grands : déléguée en mai 1960, MT s’y entretient avec Khrouchtchev (p 459). C’est la Déclaration finale de Copenhague qui revendique « une égale responsabilité H-F dans les destinées du monde » et annonce la création d’un « Bureau de liaison » international « pour favoriser la coopération entre mouvements et associations féminines », tâche ambitieuse.

Le « Bureau de liaison » se réunit pour la première fois à Rome en janvier 1961 ; le secrétariat est fixé au domicile de E. Brunfaut et l’argent est rare, MT assume la Commission d’études sur la conciliation féminine « des activités extérieures et des responsabilités familiales », question toujours non résolue et prioritaire en ce début de XXIème siècle. Malgré la grave crise de Cuba (baie des cochons, avril 1961) et la menace nucléaire qui s’ensuit, le Bureau va réussir à mettre en place un « Forum mondial des femmes sur l’éducation des enfants et de la jeunesse dans un esprit de compréhension entre les peuples » à Bruxelles en novembre 1962 (à cette occasion, MT rassemble Nina Spiller son ancienne collègue de la SDN, leader de l’AIF, des membres de la LIFPL, de la FIFDU ; des femmes de plusieurs générations s’y côtoient, comme Suzanne Lacore du gvt Blum [1875-1975] et Marie-Thérèse Eyquem [1913-1978]). Françoise Thébaud nous offre à lire un extrait savoureux d’une lettre que MT adresse à Jean Piaget, insistant sur le rôle éducatif des femmes en faveur de la paix, aporie signifiante (p 462). Parmi les idées en cours : des manuels non chauvins d’éducation à une citoyenneté ouverte, des festivals internationaux de films et de littérature pour la jeunesse. Le Forum est médiatiquement couvert par Marie-Claire, Heures claires et Femmes du monde entier… Mais le Bureau disposant de peu de moyens, connaît un regain d’activité en 1964, invité à Moscou, puis en marge de la CIT, Conférence internationale du travail où Marguerite, seulement auditrice cette fois, prend position en fournissant un outil-memorandum à l’intention des acteurs concernés (sur la 6ème question à l’ordre du jour de la CIT « le travail des femmes dans un monde en évolution ») qu’elle intitule L’emploi des femmes ayant des responsabilités familiales. F Thébaud écrit (p 465) « La participation, le 18 janvier 1966 à Genève du trio Palma-Marguerite-Emilienne à la réunion des représentantes des organisations féminines internationales ayant un statut auprès de l’ECOSOC n’a pas l’effet escompté ». MT est alors inscrite, en France, au MDF (Mouvement démocratique féminin) dans la mouvance socialiste mais est vraisemblablement perçue par certaines militantes comme trop proche des communistes, deux ans avant Prague…Le Bureau contribue encore au Séminaire international féministe de Rome (organisé par 14 associations d’obédiences variées) tenu en octobre 1966 ‒ Evelyne Sullerot, Gisèle Halimi en étaient ‒ séminaire où MT est auteure du rapport général introductif, évoquant la Convention sur les droits politiques des femmes (droits de vote, d’éligibilité, d’accès à tous les postes publics, ONU, 1952) qui impliquent aussi, selon elle, des devoirs, donc un agir égalitaire de la part des femmes elles-mêmes (p 467), cela avant de péricliter. Parmi les explications, Fr. Thébaud note que la FDIF « qui a réintégré le système onusien et sollicite Emilienne Brunfaut pour la représenter à l’OIT, n’a plus besoin du Bureau de liaison » (p 468). Les conclusions du séminaire de Rome sont adoptées à l’unanimité, après la discussion de onze rapports ; elles appellent les militantes à veiller au respect des textes nationaux et internationaux égalitaires et au processus qui se profilerait à l’ONU en vue d’une déclaration sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (la CEDAW ne sera adoptée qu’en 1979 !). Françoise Thébaud souligne aussi l’invite, dans chaque pays, à créer un Comité pour la promotion de la femme, à œuvrer pour une « démystification » dans l’opinion publique, terme qui renvoie à la traduction en 1964 par Yvette Roudy, présente au Séminaire, de l’ouvrage de Betty Friedan (1921-2006) The Feminine Mystique. Soit un travail genré, avant le terme heuristique, de déconstruction/reconstruction des représentations.

L’on sait que MT fait partie des membres fondateurs en 1961 de l’AAFV, l’Association d’amitié franco-vietnamienne : l’AG constitutive compte 8 femmes (Suzanne Colette-Kahn de la LDH, Isabelle Pontheil qui dirige la section française de la LIFPL…) sur 41 membres ; à l’issue de l’AG de 1966, le comité français rassemble 55 personnes dont 16 femmes (l’historienne Madeleine Rebérioux, engagée contre la guerre d’Algérie, Marcelle Devaud sénatrice de droite…). MT est l’une des signataires, avec Simone de Beauvoir, Charles Tillon de « l’appel à la reconnaissance » de la RDVN, Rep. démocratique du Nord Vietnam, après la chute du gvt Diem, fin 1963. L’AAFV soutient le GRP, gvt provisoire révolutionnaire du sud instauré en juin 1969 et est partie prenante d’actions pacifistes ou humanitaires communes : Etats généraux pour la paix (1967) ; Assises pour le Vietnam (qui aboutiront à la rédaction du Livre noir sur les crimes américains au Vietnam (1969) ; meeting de Vincennes en mai 1970 ; Assemblée mondiale (1200 délégués de 84 pays) à Versailles de Fév 1972 « pour la paix et l’indépendance des peuples d’Indochine » (p 475). Le bulletin de l’AAFV et ses publications fournissent des informations historiques et sur l’actualité politique en Asie du sud-est, de qualité scientifique et une aide est apportée sur le terrain par l’envoi de livres et de médicaments. L’AAFV accompagne les tractations, conflictuelles et complexes, depuis les Accords de Paris jusqu’à la proclamation de la RSV, République socialiste du Vietnam en juillet 1976, selon Françoise Thébaud, sans manifester un « esprit critique » exigeant (p 477). L’autodétermination des Vietnamiens du sud, la voie médiane démocratique à laquelle l’AAFV aspire ne sont plus de mise dans la réalité. À partir du 5ème Congrès de l’AAFV (juin 1977), l’objectif sera le développement de la coopération franco-vietnamienne ; MT rejoint la présidence collégiale (de 25 personnes) dont 4 femmes (Marcelle Devaud, Mariel Brunhes Delamarre, Madeleine Riffaud, correspondante de guerre pour L’Humanité et elle-même). Il semble que sa fidélité au « peuple vietnamien » et à la RSV ne soit pas même ébranlée, questionnée, par la question des boat people, croissants au moment de la guerre sino-vietnamienne de 1979, constate Françoise Thébaud (p 477). MT sera réélue lors du 6ème Congrès de janv. 1982 (bien qu’âgée de 96 ans) par un nouveau Comité national dont la composition, élitiste professionnellement et en terme d’érudition, « traduit bien la mobilisation des élites françaises anticolonialistes » (p 477).

« Pacifiste » anti-nucléaire, Marguerite Thibert milite à la LIFPL, Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (dont le siège est à Genève) « qu’elle apprécie de longue date (le mvt est né lors de la première guerre mondiale) mais à laquelle elle adhère seulement en 1955 (p 478). Yvonne Sée (1908-1997) ancienne secrétaire générale de la section française rédigera en 1984 une brochure sur la Ligue dont le titre « réaliser l’espérance » d’un monde meilleur (p 478) éclaire la démarche ‒ pessimisme de l’analyse et optimisme de l’action ? ‒. Toujours est-il que la LIFPL est reconnue comme « ONG à caractère consultatif » auprès de l’ECOSOC, Conseil économique et social de l’ONU dès 1948 et de l’UNESCO dès 1949….Les positions dans le contexte de la guerre froide sont complexes, ainsi la LIFPL demande l’admission de la Chine populaire à l’ONU dès 1950 (ce qui ne sera effectif qu’en 1971) mais ne cautionne pas la répression de l’insurrection citoyenne hongroise de 1956… Lorsque MT adhère, la section française est présidée par Isabelle Pontheil, communisante et opposée à Andrée Jouve qui représente la LIFPL à l’Unesco ; mais plus que sur la question de la guerre froide, il semble que l’adhésion de MT s’explique par la position de la Ligue pour « la reconnaissance de l’État d’Israël » et « le règlement pacifique des réfugiés palestiniens » (p 480). MT devient amie avec Gertrude Baer, juive allemande fondatrice de la section allemande en 1915 qui a fui le nazisme en 1933, et l’aide à être réélue à l’exécutif international au Congrès de Stockholm en 1959. MT est envoyée au nom de la LIFPL à Stockholm, été 1967, comme membre du Comité d’organisation du « Congrès mondial pour la paix au Vietnam ». Appartenant à l’exécutif international, au comité « Sections et contacts » de la Ligue, polyglotte habituée à la sociabilité internationale, elle participe au congrès triennal de la Ligue qui se tient au Danemark en 1968. Elle est rapporteure, au titre de l’exécutif de la section française, au Congrès de Londres sur les armes chimiques et bactériologiques de nov. 1969 et aux « Assises sur le Vietnam » en décembre 1969. Elle envoie à la section australienne de la Ligue en juin 1971 un rapport sur l’usage des armes chimiques au Vietnam car l’Australie lance une campagne contre la guerre chimique. En 1972, elle demande à la secrétaire générale de la Ligue à Genève de soutenir la parole de Mme Nguyen Ngoc Dung (membre de la délégation du GRP à la Conférence de Paris) à une Conférence sur le désarmement et l’environnement. Avec Yvonne Sée, au titre de la section française, elle sollicite en 1977 la section américaine…pour qu’elle lance une campagne d’aide des USA à la reconstruction du Vietnam (réunifié en 1975).

C’est Yvonne Sée qui se démène pour la Ligue, lors de la 1ère « année internationale de la femme » de 1975 : MT est occupée ailleurs, également représentante de la LIFPL auprès de l’OIT (qui a octroyé à la Ligue un « statut consultatif spécial »). MT choisit de participer au « Congrès mondial de l’Année de la femme » organisé en RDA par la FDIF en octobre 75. Car la FDIF qui a lancé l’idée d’une « année internationale de la femme » à l’ONU, ne joue pas un grand rôle au Forum des ONG de la Conférence internationale de Mexico en juin 1975, pourtant reconnu par l’histoire, comme une étape majeure vers Nairobi (1985) et vers la première plate-forme commune de Pékin (1995).

MT exalte l’universalisation et la pérennisation, chaque année, d’une « Journée internationale de la femme » chaque 8 mars, au Congrès de Berlin de la LIFPL. (Yvette Roudy, Ministre des droits de la femme, la concrétisera en France en 1982). La secrétaire générale de la Ligue à Genève (de 1969 à 1992), Edith Ballantyne (née dans les Sudètes en 1922 et exilée au Canada) écrit à MT en 1976 que « la Journée des femmes » est alors associée au communisme.

La LIFPL décrète l’année 1976 « année du désarmement » : Yvonne Sée s’exprime pour la section française à l’émission « Tribune Libre » sur FR3 le 23 février et qualifie Marguerite comme étant « l’une des plus éclairées » de l’organisation. MT ne se rend pas au 21ème congrès de la LIFPL qui se tient dans le Connecticut en 1980 mais prépare un rapport sur les activités récentes de l’OIT pour les participantes (suite au retrait des USA de l’OIT de 1977 à 1980 pour cause d’influence communiste).

Militante contre les mutilations sexuelles qu’elle considère comme « coutumes cruelles et dégradantes » déjà dénoncées par la « St Joan’s Social and Political Alliance » au temps de la SDN, MT soutient la position de la sénégalaise féministe Awa Thiam, auteure de La parole aux négresses (Ed. Denoël-Gonthier, 1978) et tente, vainement, de sensibiliser Edith Ballantyne pour qu’elle engage la LIFPL, de responsabiliser la FDIF, silencieuse sur ce sujet. Elle souhaite diffuser l’information qui a circulé suite au séminaire de l’OMS organisé en février 1979 à Khartoum et voit la proclamation par l’ONU en 1979 de « l’Année internationale de l’enfant » comme une opportunité. Rien n’y fait. Mais MT approuve des journalistes courageuses comme Claire Brisset qui s’exprime dans Le Monde (p 486) et se rapproche en 1980 de Benoîte Groult, auteure de Ainsi soit-elle (paru en 1975).

Tous ces engagements pluri-associatifs internationaux n’empêchent pas MT de demeurer fidèle aux congrès de la FIFDU, Fédération internationale des femmes diplômées des universités…

Chap. VIII changer la France des années 1956-1982

MT s’engage pour l’alternance contre C. de Gaulle dès 1958. En 59, s’éloignant de Marcelle Devaud (gaulliste), elle est à UFD (Daniel Mayer). Elle se sent proche de Mendès-France, mais elle soutiendra Mitterrand : le MDF (Mvt démocrate féminin dont Marie-Thérèse Eyquem et Yvette Roudy) auquel elle se rallie (en 1962) adhérant à la CIR, Convention des institutions républicaines. Les points de vue convergent entre le MDF (MT est membre du CA en 1965 et à anime la Commission travail) et la FGDS mitterrandienne sur la promotion des femmes ; en témoigne le programme avancé (contraception, crèches, congé de maternité à plein salaire, égalité salariale H-F ! et représentation politique accrue) pour les Présidentielles de 1965, lorsque Mitterrand met de Gaulle en ballotage. Le MDF est clairement hostile aux positions des femmes communistes (UFF) et catholiques (UFC). Dans une pétition-motion du MDF (contre le PC-la CGT favorables à une « retraite anticipée »), rédigée en 1965 par MT et Colette Audry, intitulée « A propos du temps de vivre », le texte soulignait que « les tâches domestiques ne sont pas un métier » mais « les problèmes des femmes » un choix de société (p 504).

Quant à la militance d’expertise de MT, qui vise à faire (habilement) bouger les lignes, selon sa méthode habituelle (réformiste de fait), l’on peut repérer et citer ici des textes efficaces et qui restent d’une modernité affligeante au XXIème siècle. Ainsi en est-il d’un Rapport sur « la femme au travail » dans la Revue Esprit de 1961 suite à une conférence donnée à Copenhague (posant la question des « choix de métiers » car connotés H-F, des « temps de travail » et des tâches domestiques) et de son Rapport sur le « temps partiel » publié dans La femme du 20ème siècle (n° 14) de 1969 qui est une mise en garde visionnaire (le travail féminin ne devant pas être un simple appoint, et le temps partiel surtout dévolu aux femmes). Elle œuvre aussi à la sensibilisation des parents en faveur de la mixité des métiers, contre les « filières féminines » dans l’éducation : en témoigne son article de 1968 dans la Revue française de pédagogie.

Notre auteure F. Thébaud propose de se référer, pour ressentir ces années 60, à l’émission télévisuelle de Eliane Victor « Les femmes aussi » (1964-73) et à l’émission radiophonique de Ménie Grégoire « Allo Ménie » sur RTL qui débute en 1967 (p 510).

« Femme de dossiers » (et âgée de 81 ans !), militante « institutionnelle » depuis l’intériorité des documents professionnels et politiques, elle ne se présente pas en personne aux Législatives de 1967 (où seront élues onze femmes au total) et soutient les candidatures de E. Sullerot, Y. Roudy, C. Audry, M-T Eyquem. Mais en tant que présidente de la Commission Travail du MDF, elle contribue aux avancées des futurs projets de loi : de nombreux éléments seront repris ultérieurement, dans la Loi de 1972 et au-delà.

MT accompagne « mai 68 », alors âgée de 82 ans (sa petite-fille étant étudiante à Assas) : sympathisante lucide, selon le témoignage de E. Sullerot, elle intervient parfois spontanément dans des amphithéâtres à majorité masculine et investit souvent la cour de la faculté de droit du Panthéon, où l’on tient forum. Je me plais à penser qu’elle mesure la subversion culturelle historique en terme de genre, cela à l’international (Mexico par ex. malgré la répression) même si elle regrette, en France, cette opposition entre « révolutionnaires » (elle ne participe pas aux grèves ouvrières) et « réactionnaires ». Il semble qu’elle sous-estime le groupe FMA (Féminin-Masculin-Avenir) fondé en 1967 au sein du MDF par Jacqueline Feldman et Anne Zelenski, lequel sait mettre l’accent sur la question centrale de la sexualité et des rôles sociaux m-f. (le groupe évoluera en « Féminisme, marxisme, action » et constituera avec d’autres groupes le MLF Cf. p. 517). Où l’on retrouve la position réformiste de MT et constate une « affaire de générations »…

Par rapport au féminisme des années 70 (p 518), il est clair qu’elle opère une hiérarchie entre « libération sexuelle » (à laquelle se voue le MLAC) et « libération par l’indépendance économique » qui prime à ses yeux. Pourtant le mensuel de l’UFF, Heures claires, dans un dossier sur «le féminisme d’hier et d’aujourd’hui » ne classe pas MT du côté du passé (bien qu’elle soit une féministe de la première vague, ait connu Alexandra Kollontaï (1872-1952), Cécile Brunschvicg (1877-1946) et bien d’autres belles personnalités qui ont fait l’Histoire…) mais du côté de l’avenir. MT se pense « éclectique » et qu’il faut « faire progresser la situation de la femme par tous les bouts » (lettre p. 522). Au Bureau de liaison, elle collabore avec des « femmes bourgeoises » (car elle, est socialiste) et avec des « femmes communistes ».

Figure du Comité du travail féminin (p 522), organe consultatif, elle œuvre donc aux questions du travail qui lui sont prioritaires, à sa manière coutumière, au-delà des tensions et toujours en quête d’une avancée potentielle : le CTF étant une « institution militante au sein du ministère du Travail », elle l’investit pour marcher vers l’égalité professionnelle (travaux d’Anne Revillard, cités par F. Thébaud p 522).

Militante féministe au Parti socialiste (p 535)

Une photographie émouvante immortalise l’hommage que lui rend le président Mitterrand, lorsque MT est invitée à assister le 2 juin 82 à l’ouverture de la 68ème session de la CIT, Conférence internationale du travail. Âgée de 96 ans, elle décédera quelques mois plus tard.

En guise de Conclusion

À l’occasion des 90 ans de l’Organisation (2009), a été publiée une brochure pour rendre hommage/femmage aux femmes qui ont promu l’égalité H-F « L’autonomisation des femmes : 90 ans d’action de l’OIT ». MT n’y est citée que deux fois avant 1947, date officielle de sa « retraite »…fort active jusqu’à la fin et qui lui fait vivre « le départ » (p 414) de presque toutes les féministes dites « de la première vague » ‒ jusqu’à la suffragiste Margery Corbett Ashby en 1981, présidente de l’AIF, Alliance internationale des femmes de 1923 à 1946 ‒. « Rien que pour la France (…) Cécile Brunschvicg, Marguerite Angles, Gabrielle Duchêne, Marie-Louise Puech, Germaine Malaterre-Sellier disparaissent respectivement en 1946, 1954, 1954, 1966 et 1967 » (p 414). Marguerite Thibert accompagne de fait plusieurs générations (Marie-Thérèse Eyquem 1913-1978), même de l’après deuxième-guerre. L’on doit à l’historienne Françoise Thébaud d’avoir rectifié l’efficacité discrète de son parcours militant exemplaire.

Le centenaire de l’OIT, en cours de préparation, sera fêté en 2019…

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