Controverse autour d’un féminisme à la française, dossier réalisé par Pascale Barthélémy, MCF d’histoire contemporaine, ENS de Lyon, dans le cadre du séminaire interdisciplinaire sur le genre, ISH, Lyon.

Suite à la mise en ligne du dossier « Controverse autour d’un féminisme à la française », Geneviève Fraisse nous a adressé les deux textes suivants écrits cet été pour Regards et Libération.

Une si désirable égalité des sexes

http://www.regards.fr/idees/une-si-desirable-egalite-des-sexes

Par Geneviève Fraisse, 20 juillet 2011

La vraie question n’est pas morale, ce n’est pas celle de la frontière entre vie privée et vie publique. Geneviève Fraisse, philosophe, interroge la notion d’égalité des sexes à l’aune de l’affaire DSK.La philosophie morale encercle les débats dits de société; le bien et le mal sont des repères obligés. Or le débat moral esquive l’historicité de l’égalité des sexes.Alors ma proposition, sur un tout autre registre: l’«affaire DSK» ne dépend ni d’un débat moral sur la bonne et la mauvaise sexualité ni de la ritournelle sur l’inévitable frontière entre vie privée et espace public. Il suffit juste de prendre au sérieux le mot «égalité», celui de l’égalité des sexes, et de voir son effet théorique et politique sur des affaires classiques de la vie humaine, la vie sexuelle et le statut de l’intimité…D’abord l’imaginaire …Pas de sexualité sans fantasmes, sans rapports improbables, sans limites décentes franchies. Oui, le sexe a à voir avec l’excès plutôt qu’avec la maîtrise. Alors que peut produire l’égalité dans ce lieu de l’imaginaire qui est aussi un espace réel?On se souvient que le mariage fut longtemps le garant de cette situation risquée, celle du rapport sexuel. Du point de vue d’aujourd’hui, la question est plus globale, l’institution de la relation sexuelle est marginalisée et c’est pourquoi tout le monde est obsédé par la «frontière » entre public et privé. Or le débat est ailleurs.Deux remarques: la première est simple, elle touche au consentement dans sa mutualité, sa symétrie. C’est cela l’égalité : non pas la vérification du bon (ou mauvais) consentement – dont on sait que seul le sujet, en connaît la teneur, «de vous à vous-même», comme dit Pascal -, de sa véracité ou de sa contrainte, mais l’égal vis-à-vis, le jeu du même plan entre deux personnes, pour un oui, ou pour un non.On sait aussi que la hiérarchie est tapie dans nos gestes, la hiérarchie des consentements (adhérer ou accepter?), la hiérarchie du service domestique, héritage des temps ante-démocratiques. Mais l’horizontalité de l’égalité, mutualité, symétrie, est le présent politique contemporain ; et pourtant encore neuf si l’on en croit les réactions aux affaires récentes.De l’égalité en plein dans cet espace imaginaire de la vie sexuelle? Oui. Alors plus personne n’a à craindre qu’une frontière entre privée et public soit mal tracée. Ce n’est pas la vie privée, intime, qui est en danger, c’est le risque du partage qu’il faut accepter, celui de l’égalité face à l’imaginaire du sexuel. C’est simple, et c’est tout.Puis le symbolique…La mixité culturelle et libertine de l’Ancien Régime aurait fabriqué, dit-on, une tradition française? Non, c’est prendre l’effet pour la cause. Le temps précédant la démocratie postrévolutionnaire fut peut-être le creuset du plaisir d’une vie sociale emplie de désirs équilibrés ; il fut aussi celui du sceau monarchique de la masculinité divine qui indique clairement la symbolique du côté d’un seul sexe. La puissance abstraite de l’incarnation de Dieu sur la terre, doublée d’une référence à la transmission du trône de mâle en mâle (inscrite dans la loi par un décret d’octobre 1789), a doté le pouvoir politique d’un fort coefficient sexué.Ainsi, aujourd’hui encore, tout ce qui touche au pouvoir, ici, en France, s’adosse à la symbolique masculine. Gageons que notre liberté des moeurs en est simplement le complément dans le réel: comme une affaire d’équilibre, la rigueur symbolique se compense d’arrangements concrets.Alors les pouvoirs, politiques, médiatiques, académiques aussi, sont bien l’héritage d’une capacité de droit divin si joliment renforcé par la transmission (établie par la Révolution, je le souligne) masculine… En somme, je vous parle de l’envers du décor: derrière la galanterie et la mixité du salon d’Ancien Régime, la certitude du sexe du dominant. Alors le féminisme se comprend comme une simple proposition d’égalité, y compris dans les lieux de pouvoir.Je traîne depuis trop longtemps dans la pensée féministe, vaille que vaille, pour ignorer l’âpreté de l’affrontement. L’enjeu? Ne pas toucher au symbolique, nous amuser avec un peu de querelle sur la mixité à la française, et ne pas parler d’égalité.Ce que l’égalité des sexes peut faire au symbolique, c’est comme un crime de lèsemajesté… Mais si l’égalité intervient comme outil politique des relations humaines, alors l’espace domestique sera reconnu, comme l’espace public, comme un lieu de pouvoir, donc de partage de ce pouvoir.Alors on se souviendra de Kant et on le laissera derrière nous: il nous dit qu’une personne, dans le désir, devient chose? Non, elle est un sujet désirant qui est aussi objet de désir. On peut être sujet et objet dans le jeu du sexe. Mais l’objet du désir n’a rien à voir avec la chose. Une femme violée n’a pas été traitée en objet (voire en marchandise), mais bien en chose. Cette distinction est cruciale. Et cette inégalité de traitement, entre une personne et une chose, peut être mortelle. C’est pourquoi l’égalité de sexes est si désirable…

Affaire DSK: le fait divers, c’est du politique

Par Geneviève Fraisse, Directrice de recherche CNRS, 11 août 2011.

Cinq idées, cinq bornes sur le chemin du politique contemporain. La spectaculaire «affaire DSK» est ici centrale et non périphérique… Tel est mon propos, ma proposition de réflexion.L’histoire du service, du service domestique, vient en amont de notre démocratie. Que devient cette situation ancestrale après la Révolution française? Il est toujours utile de rappeler que Proudhon, penseur du mouvement ouvrier, classait les femmes en «courtisane ou ménagère». Or la citation se complète d’un «et non pas servante». Dans son monde de l’égalité sociale, il y aura du sexe et du ménage, mais pas dedomestique! Or le troisième terme, «la servante», disparaît dans la saga socialiste: «putain ou maman», mais pas domestique, cela ferait désordre dans l’attribution des places sexuées du monde à venir. Les femmes, avant d’être des personnes (travailleuses ou citoyennes), ont un statut: ménagère, prostituée, servante. Au XXe siècle, la servante laisse place à l’emploi de service, à la «femme de ménage». On passe donc du statut à la fonction. Mais de la femme et du ménage, qu’en dit la pensée démocratique? Le service implique la hiérarchie. On en pense quoi, en politique?L’histoire du consentement de l’individu contemporain se pense au présent de notre démocratie: la généalogie politique du citoyen, avec la volonté d’adhérer au contrat social et la reconnaissance du consentement mutuel pour se marier, et surtout pour divorcer. Il y a bien là une personne juridique, celle qui contracte, qui dit oui ou qui dit non. Personnage abstrait, abstrait de toute contingence de sexe, de classe, de race, d’emploi. Or la position juridique de la personne qui consent se double, n’en déplaise au libéralisme politique, d’une situation donnée. Alors le consentement individuel (pas seulement sexuel) apparaît dans une complexité remarquable et qui prend la forme d’un cube: trois histoires possibles, l’union sexuelle ou conjugale, le contrat social dans son ensemble, et l’individu contemporain dans son autonomie. Et à chaque fois deux possibilités à ce consentement: libre ou éclairé, tacite ou explicite; et puis une alternative toujours présente: donner ou arracher un consentement, choisir ou accepter le rapport à l’autre… Consentir: nous n’avons pas fini d’en parcourir les arcanes; nous n’y trouverons aucune vérité (le bon ou le mauvais consentement…) mais nous comprendrons que ce mot ne saurait suffire à donner une bonne ou une mauvaise conscience politique. Dire oui ou dire non, c’est bien; mais à qui, à quoi?L’histoire de la frontière privé-public, fil rouge passé, présent ou futur, dans la dynamique démocratique. Que cachent les cris de celles et ceux qui défendent une frontière entre les deux espaces, les deux vies? Une réalité simple, et visiblement dérangeante: les deux lieux, privé et public, marchent ensemble, dans un régime démocratique comme dans un régime monarchique. Mais la démocratie fait rupture dans ce qu’elle rend possible, à savoir l’égalité, l’égalité sociale certes, mais aussi l’égalité entre les femmes et les hommes. Or cela change tout: la notion d’égalité peut s’introduire jusque dans la chambre à coucher. Peu importe que cela soit visible ou pas, ou que le privé se confonde avec l’intime. Penser l’égalité sexuelle est un enjeu important. On comprend que le penseur du Contrat social veuille tenir hors d’atteinte du politique l’espace conjugal et domestique. Le geste de Rousseau est limpide: l’analogie entre famille et cité (père et roi) est obsolète. En effet si père et monarchie vont tranquillement de pair, on ne saurait imaginer, à l’inverse, que l’égalité citoyenne inspire et produise de l’égalité conjugale. Tocqueville, puis Alain diront de même. Or, la démocratie n’a pas à maintenir une frontière entre privé et public, mais à établir une cohérence entre les deux.L’histoire de la France sert d’argument au présentféministe: on aime le jeu de positions entre les deux côtés de l’Atlantique, avec distribution des cartes de la radicalité de l’émancipation des femmes (modérée ou intransigeante). Il y aurait un féminisme français adossé à une galanterie politique, sociale, domestique, légendaire, et un féminisme anglo-saxon fait d’affrontement catégoriel de sexe à sexe. Il y aurait une mixité de bon aloi, opposée à une logique clairement revendicative. Or le féminisme français, né à l’ère post-révolutionnaire, nous explique le mécanisme de la domination masculine comme un tout: la galanterie, ou mixité, est le contrepoint d’un pouvoir masculin fortement symbolique. Le réel de nos bonnes mœurs est comme la compensation d’un absolutisme marqué d’un seul sexe, le sexe mâle; le réel convivial est la pratique d’une soumission à une domination masculine d’autant plus puissante. Symbolique et transcendance masculine ne sont supportées que par un jeu de rôles et d’agrément entre les deux sexes. En bref, il s’agit d’un recto versode la domination, pas d’une tradition meilleure qu’une autre. L’intérêt de l’histoire? Loin d’un service idéologique, la conscience d’un enjeu politique, celui de l’émancipation des femmes.Un fait divers ne fait pas de la politique dit-on avec insistance. Deux remarques, pour finir: la reconnaissance du viol appartient à l’actualité de notre temps (la personne et son consentement; le corps à soi, entre être et avoir). Oui, mais la sexualité se tient hors de la grande histoire, ajoute-t-on alors.C’est peut-être vite dit. Je ne conteste pas la hiérarchie des affaires, affaires du monde, affaires de sexe. Mais l’économie qui pense les échanges, les moyens d’échange, les lieux de l’échange, ne saurait être indifférente à ce qu’un fait divers change la politique. On disputait jadis pour savoir si ce sont les hommes ou les structures qui font l’histoire. Que les sexes fassent l’histoire pourrait aussi être entendu sérieusement, politiquement. Ceux qui dénoncent une «instrumentalisation» de cette affaire sont sourds à l’histoire humaine: les sexes sont une monnaie d’échange, y compris en politique.

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