par Jean-François Dortier
SciencesHumaines-n°221_dec-2010
Mensuel N° 221 – décembre 2010
Imaginer, créer, innover…Le travail de l’imagination – 5€50

Aux Entretiens de l’histoire de Blois, les historiens racontent volontiers pourquoi ils se passionnent 
pour des sujets minuscules, mais qui révèlent 
des phénomènes bien plus vastes de notre passé.

Tous les ans à Blois ont lieu les Entretiens de l’histoire. Durant quatre jours, tout ce que la petite ville compte d’amphithéâtres, de salles de conférence et même de cafés est occupé par des rencontres, tables rondes et débats. Pour sa XIIIe édition, le thème fédérateur était « Faire Justice » et les sujets de débat ne manquaient pas : de la justice médiévale aux actuels tribunaux internationaux, des crimes de l’Antiquité au procès d’Outreau, etc., plusieurs centaines de rencontres sont offertes à un public toujours au rendez-vous, le succès ne se démentant pas d’une année à l’autre.

Une autre occasion exceptionnelle est offerte à Blois : aller rencontrer directement les auteurs, qui pendant une heure ou deux sur leur stand, se plient volontiers au rituel de la signature. Pour les voir, il faut se rendre dans la grande librairie ouverte où des dizaines d’éditeurs regroupés dans la halle aux grains et sous un chapiteau voisin tiennent leur stand (Sciences Humaines y a le sien). Nous sommes allés à la rencontre de quelques-uns de ces auteurs.

(…)

La femme écouillée

Reprenons notre déambulation. Quelques allées plus loin, au hasard, mon regard tombe sur un panneau « Mnémosyne » (Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre). Trois historiens sont là pour présenter un livre d’exception, La Place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte (Belin), qui vient tout juste de sortir de l’imprimerie. Un livre qui a la facture d’un manuel, qui respecte les découpages d’histoire scolaire, propose des textes de synthèse, des documents…, mais dont l’optique est celle de relire l’histoire en prenant en compte la place des femmes, « un autre récit qui sort les femmes de l’ombre », écrit le dépliant. J’engage le dialogue avec les auteurs présents.

C’est l’occasion de poser une question récurrente à propos des « maîtresses femmes ». Pas seulement des femmes de pouvoir (reines, impératrices ou courtisanes), mais des femmes du peuple qui, malgré la domination masculine, le joug de la loi, de l’éducation, de la coutume…, réussissent tout de même à s’imposer dans la sphère domestique comme de véritables tyrans, soumettent leur mari et dirigent le foyer d’une poigne de fer. En a-t-il existé à toutes les époques de l’histoire ? L’historien pourrait-il en trouver la trace ?

C’est Didier Lett, l’un des auteurs, rédacteur du chapitre sur le Moyen Âge, qui me répond. «  Dans les fabliaux du Moyen Âge, on trouve des récits de “femmes écouillées”. L’une de ces fables raconte comment un homme a réussi à mater sa belle-mère, une matrone intraitable. Il a organisé un simulacre d’opération où on lui a extrait des couilles de taureau qu’elle avait dans les fesses. La femme ainsi “écouillée” est redevenue docile et les choses pouvaient alors rentrer dans l’ordre. L’ordre masculin, s’entend. C’est une fable évidemment racontée du point de vue des hommes. Mais elle indique bien que le profil des “maîtresses femmes” était connu à l’époque. »

Chaque stand est ainsi l’occasion d’entrer dans une nouvelle histoire. Chaque couverture de livre est une tentation, une porte qui ouvre vers un bout de monde disparu. Ici, on peut se replonger dans l’univers des Mayas, là ce sont les pirates et flibustiers, ici le procès Eichmann… Chaque historien a reconstitué un petit morceau de cette longue histoire des hommes (et des femmes). Et sur chaque table de chaque stand, des dizaines et des dizaines de couvertures, autant de portes vers le passé.

Le temps d’un long week-end, à Blois, on peut ainsi rouvrir à volonté les pages oubliées de l’histoire.

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